L’académicien Ahmed Bargaoui, spécialiste des questions

Guerre au Moyen-Orient : « L’Iran n’est pas un État simple… Et toutes ces attaques déstabiliseront toute la région », analyse le Dr Ahmed Bargaoui

L’universitaire et spécialiste des études et recherches géostratégiques à Paris, le Dr Ahmed Bargaoui, livre dans un entretien accordé à Medianawplus une analyse approfondie des évolutions rapides au Moyen-Orient dans un contexte d’escalade sans précédent après les frappes militaires visant l’Iran. Il met en garde contre de graves répercussions susceptibles de redéfinir les équilibres de pouvoir dans la région et d’entraîner une confrontation régionale plus large.Entretien. 

Propos recueillis par Nawel Thabet / Medianawplus 

Medianawplus : Comment analysez-vous la situation actuelle au Moyen-Orient après les interventions israélienne et américaine ?

Dr Ahmed Bargaoui : La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : pourquoi les États-Unis et Israël ont-ils rapidement décidé de cibler militairement l’Iran à ce moment précis, alors même que la communauté internationale assistait à des négociations en cours à Genève qui auraient pu aboutir à des résultats positifs et éviter une nouvelle escalade dans la région ?
En réalité, le contexte politique montre que ces frappes militaires étaient attendues depuis un certain temps. Leur intensité s’est accrue depuis l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » du 7 octobre, qui a provoqué un véritable séisme au sein d’Israël et entraîné des changements importants dans les positions de la communauté internationale.
Par ailleurs, la frappe militaire menée par Israël ne s’inscrit pas en dehors du contexte politique. La visite du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu aux États-Unis s’inscrivait dans les préparatifs de cette opération, avec pour objectif de convaincre certaines parties de l’administration américaine qui s’opposaient à une escalade militaire. Il semble que Netanyahu ait finalement réussi à persuader Donald Trump de s’engager dans cette option au nom de la protection des intérêts américains.
L’objectif pourrait également être de réduire l’influence de l’Iran et de redéfinir les équilibres de pouvoir dans la région, tout en exerçant une pression sur certains États, notamment l’Arabie saoudite, qui cherchait à promouvoir une reconnaissance internationale de l’État palestinien avec le soutien de la France.

L’Iran pourra-t-il surmonter cette étape et jusqu’où sa riposte pourrait-elle aller ?

Je pense que cette frappe contre l’Iran pourrait avoir d’importantes répercussions si le conflit se prolonge. L’Iran n’est pas un État simple : il est devenu aujourd’hui une puissance disposant de capacités industrielles et militaires avancées, notamment dans le domaine des technologies militaires.
L’Iran n’est pas comparable au Venezuela. Il s’agit d’un pays d’environ 90 millions d’habitants, et toute attaque directe contre lui pourrait déstabiliser l’ensemble de la région.
Par ailleurs, le président américain pourrait se retrouver dans une situation politique délicate, surtout à l’approche des élections de mi-mandat prévues en novembre. L’opinion publique américaine commence à montrer une certaine lassitude face aux interventions extérieures et aux démonstrations de force, notamment depuis que l’administration Trump s’est éloignée de la politique traditionnelle fondée sur des partenariats avec l’Union européenne et certains pays arabes.
Plusieurs sondages suggèrent d’ailleurs que les démocrates pourraient réaliser des avancées lors de ces élections.

Quel impact l’élimination de dirigeants iraniens pourrait-elle avoir sur la situation interne du pays ?

L’assassinat du guide suprême Ali Khamenei et de plusieurs responsables militaires aurait sans aucun doute un impact majeur sur l’appareil militaire et politique iranien.
Certes, la Constitution iranienne prévoit des mécanismes pour éviter un vide institutionnel et trois personnalités ont été désignées afin d’assurer la continuité de l’État. Toutefois, ces développements pourraient affaiblir temporairement la cohésion interne du pays.
Par ailleurs, il semble que Benyamin Netanyahu poursuive un objectif plus large : renverser le régime iranien actuel et envoyer des messages forts aux dirigeants de la région, notamment en Arabie saoudite, au Qatar, en Égypte et en Turquie. Le message serait que tout État cherchant à s’opposer à Israël pourrait connaître un sort similaire à celui de certains dirigeants dans l’histoire récente, comme Saddam Hussein ou le guide suprême Ali Khamenei.

Quels sont les scénarios possibles pour cette confrontation ?

La région où se déroule cette confrontation constitue l’une des principales zones de production énergétique au monde, notamment pour le pétrole et le gaz. Par conséquent, une poursuite de l’escalade militaire pourrait entraîner une crise énergétique mondiale.
De plus, la prolongation du conflit pourrait inciter d’autres pays à s’y impliquer, directement ou indirectement, transformant ainsi la crise actuelle en confrontation régionale de grande ampleur.
Tout cela se produit dans un contexte marqué par les difficultés de l’Organisation des Nations unies à gérer les crises internationales et par les profondes divisions au sein de la communauté internationale, notamment dans le cadre de la guerre entre Russie et Ukraine.
Dans ce contexte, les États-Unis semblent chercher à affirmer leur leadership sur le futur ordre international et à imposer leur agenda aux différentes puissances mondiales, y compris à l’Union européenne.