Reconnaissance de la Palestine : « une étape historique qui change la donne au Moyen-Orient », affirme l’académicien Ahmed Bargaoui
- Nawel THABET
- 27 septembre 2025
- France, International, Interviews
- #FranceReconnaîtPalestine #ReconnaissancePalestine #MacronONU #AssembléeGénéraleONU #SolutioDeuxÉtats #Cisjordanie #Israël #Gaza #PaixProcheOrient #ConférenceNY2025, l’académicien Ahmed El Barkaoui, slider, spécialiste des questions géostratégiques à Paris
Dans un entretien accordé à Medianawplus, l’académicien Ahmed Bargaoui, spécialiste des questions géostratégiques à Paris, estime que la décision d’Emmanuel Macron de reconnaître officiellement l’État de Palestine marque un tournant historique. Selon lui, ce geste dépasse le symbole : il oblige Israël et les États-Unis à revoir leurs positions et ouvre la voie à une recomposition politique au Moyen-Orient. Entretien.
Propos recueillis par Nawel THABET / Medianawplus
Medianawplus : Nous savons que la position française de soutien à la reconnaissance de l’État palestinien est ancienne. Quelle est votre lecture de cette annonce officielle ? Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il choisi ce timing précis pour reconnaître la Palestine comme État ?
Ahmed Bargaoui : Tout d’abord, merci pour l’invitation. Il est clair que la position de la France a évolué très rapidement depuis les événements du 7 octobre, connus sous le nom de « Déluge d’al-Aqsa », et face à la tragédie vécue par le peuple palestinien. En réalité, la posture française s’inscrit dans la tradition gaullienne de solidarité avec les peuples opprimés. Cet acte n’a rien de surprenant, il était attendu – et Macron a réellement tenté de comprendre l’émotion palestinienne, tout en se heurtant à la réaction de Netanyahou.
Loin des idées reçues, je considère qu’Emmanuel Macron a joué un rôle moteur pour réveiller une diplomatie européenne léthargique face aux crimes de guerre commis à Gaza (près de 70 000 morts, un tiers de la bande détruit, tentative de déplacement forcé) : la prise de parole publique de Macron a rompu le silence. Il a même été accusé d’antisémitisme, mais a répondu avec raison : reconnaître l’État palestinien, c’est aussi marginaliser la mouvance islamiste du Hamas à Gaza, car l’absence de cette reconnaissance ne fait que prolonger le conflit.
Certes, il refuse le retour de Hamas armé au pouvoir, mais force est de constater qu’il a su fédérer une dynamique diplomatique qui a poussé dix pays à franchir le pas (notamment le Royaume-Uni, l’Australie, le Canada, les Pays-Bas…). Macron incarne des valeurs françaises en quête de cohérence et de repositionnement.
La France a-t-elle entraîné ces dix pays ? Ce mouvement collectif va-t-il changer la donne sur le terrain ?
Oui, certainement. Pour la première fois deux grandes puissances, la France et le Royaume-Uni – membres permanents du Conseil de sécurité – reconnaissent officiellement la Palestine. Ce n’est pas un geste symbolique, mais un acte aux conséquences concrètes, ce qui bouleverse les équilibres régionaux. Jusqu’ici, Israël s’estimait seul arbitre du futur du Proche-Orient – mais la France rappelle que l’expansion n’est pas un droit. D’autre part, le message adressé à Netanyahou (et à l’allié américain) est clair : les États-Unis ne sont plus uniques faiseurs d’ordre mondial ! Plusieurs messages sont envoyés :
À Israël : la politique d’expansion ne peut plus continuer.
Aux États-Unis : ils ne sont plus seuls à décider de l’ordre mondial.
À la communauté internationale : un nouvel équilibre s’installe.
À moyen terme, cela va peser lourdement sur la diplomatie israélienne, surtout alors que des pays comme l’Allemagne commencent à exprimer leur malaise face à la situation à Gaza.
Au-delà de l’acte symbolique, cette reconnaissance a un contenu : l’Histoire est remplie d’États africains nés d’un statut d’autonomie avant l’indépendance. La France offre une première étape, une vraie opportunité. Pour reprendre Bourguiba : « Prends ce que l’Histoire te donne, puis exige plus. »
Les Palestiniens doivent maintenant accepter l’offre internationale et la référence aux frontières de 1967. D’autant que l’État israélien traverse sa période de plus grande vulnérabilité depuis sa création.
Quels scénarios sont envisageables pour la suite ?
Israël ne peut plus compter que sur le soutien américain, qui montre déjà des signes d’essoufflement. Macron a prévenu Netanyahou : « La Cisjordanie n’est pas Gaza, c’est une ligne rouge ». Les États-Unis eux-mêmes s’interrogent – Trump a reconnu qu’Israël avait perdu du terrain au Congrès et sur la scène américaine. Je pense qu’Israël va voir son influence se réduire en France, en Allemagne (où le malaise monte face à Gaza), et ailleurs.
N’oublions pas le rôle-clé de l’Arabie saoudite dans cette initiative :par son poids énergétique et politique, puissance régionale incontournable, premier producteur mondial d’énergie, elle a poussé à ce changement. Washington devra réviser sa stratégie, d’autant que la Chine et la Russie concurrencent désormais les Américains en Afrique et au Maghreb. Soutenir indéfiniment la ligne la plus dure d’Israël coûtera cher à Washington. Elle devra revoir sa copie si elle veut conserver son influence.

