
Rendez-vous de l’histoire à Blois : le festival ouvre sa 29e édition sous le signe des « Marchands »
- Nawel THABET
- 9 octobre 2026
- Centre Val de Loire, Culture, Événement
- #Démocratie, #Marc Gricourt, Blois, désinformation, Halle aux Grains, information, marchandise, médias, Nathalie Sonnac, Philippe Gouet, plateformes numériques, pluralisme de l’information, Rendez-vous de l’histoire 2026, service public audiovisuel, slider
La 29e édition des Rendez-vous de l’histoire a été officiellement lancée à la Halle aux Grains de Blois, vendredi 9 octobre, autour d’une question au cœur des enjeux démocratiques contemporains : « L’information est-elle une marchandise comme une autre ? » Entre défense du pluralisme, essor des plateformes numériques, désinformation et financement de la culture, les discours inauguraux ont mis en lumière les limites de la logique marchande.
Par Nawel Thabet / Medianawplus
La Halle aux Grains a fait salle comble pour l’ouverture de la 29e édition des Rendez-vous de l’histoire à Blois. Organisé du 7 au 11 octobre 2026 autour du thème « Les Marchands », le festival réunit historiens, chercheurs, intellectuels, enseignants et grand public autour de plusieurs centaines de rencontres.
Cette année, la conférence inaugurale de Nathalie Sonnac, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris-Panthéon-Assas, a posé une question centrale : « L’information est-elle une marchandise comme une autre ? »
Avant cette conférence, les discours officiels ont abordé plusieurs enjeux : la place de l’information dans une démocratie, la transformation du commerce à l’ère numérique, la défense des services publics et les moyens nécessaires pour faire vivre le festival.
Nathalie Sonnac : « L’information nous permet d’être des citoyens libres »
Dans sa conférence inaugurale, Nathalie Sonnac a rappelé le rôle essentiel de l’information dans le fonctionnement démocratique. S’informer permet de comprendre le monde, de se forger une opinion et de participer aux débats publics.
« L’information répond à un besoin humain, celui de savoir », a-t-elle souligné, avant de rappeler que l’information permet aux citoyens de prendre des décisions éclairées, de défendre une cause ou de choisir leur vote.
Mais cette fonction démocratique a également une dimension économique. L’information se produit, s’échange, se vend et se distribue. Elle a un coût, notamment lorsqu’il s’agit de financer des enquêtes journalistiques.
« L’information est une marchandise », a reconnu la chercheuse, tout en soulignant la singularité de ce bien, indispensable à la vie démocratique.
L’information locale occupe une place particulière dans cette réflexion. Elle permet aux habitants de comprendre les décisions qui les concernent et de suivre la vie de leur territoire. Or, la production d’une information fiable demande du temps, des moyens humains et des ressources financières.
Nathalie Sonnac a également pointé une tension : l’information fausse peut coûter moins cher à produire tout en générant davantage de trafic.

Les plateformes numériques bouleversent le pluralisme de l’information
Au-delà de la concentration des médias entre les mains de grands groupes industriels et financiers, la professeure a insisté sur le rôle croissant des plateformes numériques et des réseaux sociaux dans l’accès à l’information.
La multiplication des journaux, des chaînes et des sites d’information ne garantit pas, à elle seule, un pluralisme effectif. Encore faut-il que cette diversité soit accessible au public.
La chercheuse a ainsi souligné que le pluralisme ne dépend plus uniquement de l’existence de médias différents, mais aussi des conditions dans lesquelles les citoyens accèdent à leurs contenus.
Cette évolution soulève de nouvelles questions, à l’heure où les plateformes organisent une part importante de la circulation de l’information et où l’intelligence artificielle ouvre de nouvelles possibilités, mais aussi de nouveaux risques en matière de désinformation.
Dans ce contexte, Nathalie Sonnac a plaidé pour la défense du service public audiovisuel et pour une réflexion sur les choix politiques qui encadrent le secteur des médias.
Marc Gricourt : « Une démocratie a besoin d’une information libre et pluraliste »
Dans son discours inaugural, le maire de Blois, Marc Gricourt, a lui aussi interrogé les limites de la logique marchande, en établissant un lien direct entre le thème du festival et les enjeux démocratiques actuels.
« L’école et l’accès au savoir non plus. L’information non plus : une démocratie a besoin d’une information libre et pluraliste », a-t-il déclaré.
Pour l’élu, certaines activités essentielles à la vie collective ne peuvent être évaluées uniquement à partir de leur rentabilité financière. Il a notamment cité les bibliothèques, les écoles, les théâtres et les établissements de santé, dont la valeur réside aussi dans leur contribution à la citoyenneté, à l’esprit critique et au lien social.
Le maire a également rappelé la dimension accessible du festival, qui permet à des milliers de personnes de rencontrer des chercheurs et des intellectuels sans payer de billet.
« Cette gratuité n’est pas un détail comptable, c’est un choix politique », a-t-il affirmé, en rappelant le rôle de la Ville de Blois et des partenaires dans le financement de la manifestation.
Évoquant les plateformes numériques, Marc Gricourt a estimé que les nouveaux marchands ne vendent plus seulement des biens : ils captent également des données, l’attention des utilisateurs et peuvent peser sur le débat public.
« La question n’est pas de refuser le commerce, mais de savoir qui fixe les règles : les marchands, ou les citoyens », a-t-il résumé.
Philippe Gouet rappelle le rôle historique des marchands
Le président du conseil départemental de Loir-et-Cher, Philippe Gouet, a replacé le thème de cette édition dans l’histoire économique du territoire.
La Halle aux Grains, où se déroule le festival, rappelle l’importance des échanges commerciaux qui ont longtemps structuré Blois et les territoires voisins. La Loire constituait alors une voie de circulation pour les céréales de Beauce, le bois de Sologne, le sel de Bretagne, les pierres de tuffeau et les vins ligériens.
L’élu a également évoqué plusieurs figures économiques du territoire, notamment Auguste Poulain à Blois et la famille Normant à Romorantin, pour illustrer la capacité des entrepreneurs à transformer les activités commerciales et industrielles.
Mais son discours a aussi insisté sur les limites de la marchandisation.
« Le consommateur est d’abord et avant tout un citoyen ! Chaque fois que nous sortons notre porte-monnaie, nous accomplissons un acte politique », a-t-il déclaré.
Pour Philippe Gouet, le commerce peut soutenir les emplois locaux et les artisans, mais il ne saurait justifier que toutes les dimensions de la vie humaine soient soumises à la logique du profit.
« L’homme n’est pas un produit, la vie n’est pas une marchandise », a-t-il affirmé, en appelant à préserver la dignité humaine et le bien commun.
Michel Bégon et l’abbé Grégoire : deux mémoires blésoises à regarder en face
Le thème des marchands renvoie également à l’histoire de l’esclavage et aux héritages de la colonisation. Marc Gricourt a rappelé que Blois a vu naître Michel Bégon, administrateur de Louis XIV ayant participé aux travaux préparatoires du Code noir de 1685, qui a organisé l’esclavage dans les colonies françaises.
Il a mis en regard ce parcours avec celui de l’abbé Grégoire, évêque de Loir-et-Cher et figure majeure de la lutte pour l’abolition de l’esclavage.
« Nous n’avons pas à choisir entre nos mémoires : nous avons à les regarder en face, avec les historiens et avec les habitants, sans rien cacher, en prenant le temps du débat. C’est aussi cela, le rôle de l’histoire », a déclaré le maire.
Cette réflexion rappelle que les échanges commerciaux ne peuvent être étudiés uniquement sous l’angle économique : ils interrogent aussi les rapports de pouvoir, les droits humains et les héritages historiques.
Les moyens du festival au cœur des préoccupations
Au-delà du thème de l’édition, la question du financement des Rendez-vous de l’histoire a également été abordée.
Francis Chevrier, président du festival, a rappelé l’importance de protéger les manifestations culturelles et les organismes qui contribuent à leur fonctionnement, dans un contexte de contraintes budgétaires.
Le préfet de Loir-et-Cher a salué la richesse de la programmation, tout en mettant en garde contre les conséquences d’une diminution répétée des moyens.
« Il sera difficile de maintenir la qualité de programmation avec des moyens qui sont systématiquement revus à la baisse », a-t-il souligné.
Il a également rappelé que le festival repose sur l’engagement d’un nombre limité de professionnels, de nombreux bénévoles, des collectivités et des mécènes, qui ne peuvent assumer seuls l’ensemble des besoins.
À l’approche de son 30e anniversaire, les organisateurs sont ainsi confrontés à un enjeu majeur : maintenir l’ambition scientifique et culturelle de l’événement tout en préservant son accessibilité.
Le préfet évoque les mobilisations lycéennes en Loir-et-Cher
Le préfet a également consacré une partie de son discours aux mobilisations lycéennes qui se sont déroulées dans le département ces derniers jours.
Il a souligné que le mouvement s’était globalement déroulé sans heurts en Loir-et-Cher et qu’aucun blessé n’avait été à déplorer, ni parmi les manifestants ni parmi les forces de l’ordre.
Il a expliqué que les autorités avaient dû mobiliser des moyens pour éviter les blocages des établissements scolaires, tout en ouvrant le dialogue avec les jeunes.
Une délégation de lycéens a notamment été reçue en préfecture, en présence du directeur académique des services de l’Éducation nationale.
Le préfet a salué la précision de leurs préoccupations, portant notamment sur les rythmes scolaires, l’orientation, les absences de professeurs, les conditions de travail des enseignants et l’adaptation de certains locaux. Il a également appelé les jeunes à faire entendre leurs inquiétudes et leurs propositions dans le débat public.
Cinq jours de débats autour des marchands
Du 7 au 11 octobre, la 29e édition des Rendez-vous de l’histoire propose des centaines de rencontres autour du thème « Les Marchands ». L’événement invite à explorer les échanges commerciaux à travers les siècles, mais aussi leurs conséquences politiques, sociales, culturelles et humaines.
De la circulation des marchandises aux plateformes numériques, de l’histoire de l’esclavage aux enjeux du pluralisme de l’information, les discours inauguraux ont rappelé que la question du marché dépasse largement celle du commerce.
À Blois, les Rendez-vous de l’histoire ouvrent ainsi un espace de réflexion sur une interrogation qui traverse les sociétés contemporaines : quelles activités peuvent être soumises à la logique marchande, et lesquelles doivent rester des biens communs ?
