Procès de la petite Inass petite martyre de l’A10 : face à la cour, la mère reconnaît avoir giflé sa fille et évoque « une période noire »

Au cinquième jour du procès de la petite Inass, vendredi 6 novembre 2026, la mère de la fillette Halima El Bakhti a été interrogée pendant plusieurs heures par la présidente de la cour, Audrey Debeugny. De son enfance au Maroc à son arrivée en France, en passant par les relations avec sa fille, les violences et les circonstances de sa mort, l’accusée a livré des réponses souvent fragmentaires. À plusieurs reprises, elle a affirmé ne pas se souvenir des faits évoqués par la présidente.

Par Nawel Thabet / Medianawplus 

Après les incidents de la matinée, le procès de la petite Inass est entré dans l’un de ses moments les plus attendus. À partir de 14 h 30, la mère de la fillette, Halima El Bakhti, principale accusée dans cette affaire, a été interrogée par la présidente Audrey Debeugny.

« Madame, est-ce que vous allez pouvoir répondre à la cour ? », lui demande la présidente en ouverture de cet interrogatoire.

« Je ne sais pas Madame », répond l’accusée.

La cour commence par examiner plusieurs pièces retrouvées au domicile, notamment un carnet présenté par le gendarme enquêteur comme un journal intime.

« J’avais toujours souhaité que je fasse un livre sur mes enfants et moi », explique Halima El Bakhti.

Un album de photographies de famille est ensuite projeté. Parmi les clichés figure une photo prise au Maroc, probablement à l’été 1984 ou 1985, sur laquelle apparaissent la mère, la grand-mère, la sœur Samira et quatre  enfants, dont Inass, vêtue d’une robe blanche. Ibtissem , Imane et Anouar bébé figuraient dans la photo.

Interrogée sur l’âge de sa fille au moment de la photographie, la mère répond : « Je ne me rappelle pas. »

La présidente relève également la présence de quatre pages manuscrites en arabe, datées de septembre 2011, qui n’ont jamais été traduites. Elle demande qu’elles le soient afin de pouvoir les exploiter dans le cadre des débats. Maître Camille Radot, avocat de l’accusée, demande une copie.

Une séparation avec Inass dès les premiers mois de sa vie

L’interrogatoire revient ensuite sur la naissance d’Inass et les premières années de son enfance. Halima El Bakhti raconte qu’à son arrivée en France en 1982, elle travaillait dans la boucherie avec son mari. Un an après son installation, elle tombe  enceinte.

« J’étais bien, j’allais avoir un bébé. À l’époque, je pensais à avoir quatre enfants. Je travaillais jour et nuit et au cinquième mois de grossesse , mon mari m’a alors dit, qu’il fallait que je  rentre au Maroc pour accoucher alors que moi je voulais accoucher ici en France, j’ai donc préparé mes filles pour  rentrer au Maroc. »

Elle évoque ensuite les difficultés rencontrées au Maroc pour préparer l’arrivée du bébé, puis son accouchement en clinique.

« J’ai juste vu les petits pieds de ma fille quand elle est née », raconte-t-elle, en expliquant que les infirmières avaient pris le bébé au moment de la pesée.

Elle poursuit : « J’angoissais. Le 3e jour, ils m’ont emmené le bébé et on est sortis. J’ai retiré la couverture pour voir ses petits pieds, si c’était bien ma petite fille. »

La mère raconte ensuite avoir été contrainte de repartir en France sans Inass, restée au Maroc. Selon ses déclarations, son mari avait besoin d’elle pour l’aider dans son commerce à Vitry-sur-Seine. Elle affirme également avoir subi des pressions et des menaces concernant ses deux filles aînées.

« Je voulais rester au Maroc, je travaillais à l’école, avec mes filles. Mais mon mari m’a menacé :si je restais je ne verrai jamais mes filles, et moi mes enfants sont ma vie. »

De retour en France, elle dit avoir beaucoup pensé à sa fille : « Je suis rentrée mais tous les soirs je pleurais, je pensais à ma fille Inass, je me demandais si elle mangeait, si elle dormait bien ?

Questionnée sur les raisons de son départ sans Inass, elle répond : « J’ai eu peur pour mes filles. »

Elle affirme être ensuite repartie au Maroc, où elle a retrouvé sa fille. À la question de la présidente sur les relations entre elles, elle répond : « On était bien au Maroc tous ensemble. »

« Je la giflais, elle ne m’accepte pas, je ne l’accepte pas »

La présidente revient à plusieurs reprises sur les relations entre la mère et sa fille, notamment après leur retour en France. Inass n’est jamais allée à l’école. Elle est inscrite pour la rentrée 1987, à l’âge de quatre ans.

Interrogée sur l’absence de scolarisation de la fillette à trois ans, Halima El Bakhti évoque une relation difficile avec sa fille.

« C’était coupé entre ma fille et moi. »

Elle finit par reconnaître certains gestes violents : « Je m’en occupe pas tellement, je la giflais, elle ne m’accepte pas, je ne l’accepte pas. »

La présidente l’interroge également sur les morsures. La mère dit ne pas s’en souvenir.

À plusieurs reprises, Audrey Debeugny insiste sur les différences de prise en charge entre Inass et les autres enfants. Alors que les autres étaient suivis à la protection maternelle et infantile (PMI), Inass ne semblait pas bénéficier du même suivi médical.

« Pourquoi ne la montrez-vous pas à un médecin pour lui demander pourquoi elle pleure, ne veut pas manger ? », demande la présidente.

L’accusée évoque alors une période difficile, qu’elle décrit comme « une période noire ».

La présidente lui rappelle qu’elle s’occupait des autres enfants, mais qu’Inass semblait être laissée à l’écart.

« J’aimerais le savoir. À l’époque, je n’ai rien fait », répond Halima El Bakhti.

Elle ajoute : « Je n’avais jamais personne à mes côtés pour parler. »

La présidente confronte la mère aux blessures et aux violences subies par Inass

L’interrogatoire devient plus précis lorsque la présidente aborde les nombreuses blessures constatées sur le corps de la fillette.

Audrey Debeugny évoque les fractures, les brûlures, les plaies, les morsures et l’arrachement du mamelon du sein droit. Elle rappelle que les blessures ne peuvent pas être expliquées par un simple coup ou une chute.

« Ce n’est pas un coup, pas une chute qui a provoqué la mort , la professeure légiste a bien confirmé que c’était l’accumulation dans le temps , la mort était factuelle », souligne-t-elle.

La présidente demande à l’accusée si elle se souvient de ce qui a provoqué ces blessures. Les réponses restent hésitantes.

Halima El Bakhti reconnaît avoir frappé sa fille : « Je suis en colère et je la tape… »

Mais lorsqu’elle est interrogée sur les morsures et les fractures, elle affirme ne pas se souvenir.

« Je ne sais pas ce que je faisais, c’est affreux. Je pense que ce n’est pas son père, il n’y avait que nous deux. Mais je l’ai jamais vu la taper»

La présidente lui rappelle notamment les plus de vingt morsures recensées, dont sept visibles sur les photographies présentées à la cour, ainsi que les fractures aux côtes, au tibia, aux jambes, aux coudes et au poignet.

Elle insiste sur les souffrances que ces blessures ont nécessairement provoquées chez l’enfant et demande à la mère pourquoi elle n’a pas sollicité de l’aide.

L’accusée affirme s’être sentie isolée et évoque les difficultés rencontrées avec son mari. Elle déclare également avoir essayé de demander de l’aide à une voisine et à une association, sans succès.

À la question de savoir pourquoi elle n’a pas davantage sollicité sa famille au Maroc, elle répond : « J’espérais que ça aille mieux. »

« Je ne voulais pas, j’ai essayé… »

La présidente a interrogé ensuite Halima El Bakhti sur sa compréhension des causes de la mort de sa fille.

« Elle était très fatiguée et ne mangeait pas bien », répond-elle.

La présidente lui rappelle que les conclusions du médecin expert entendu le matin même ne correspondent pas à cette explication.

L’interrogatoire revient alors sur la nuit du 10 au 11 août 1987, lorsque la famille a pris la route en direction du Maroc. Halima El Bakhti raconte que le bébé, son dernier-né, était sur ses genoux et qu’Inass avait posé sa tête sur elle.

« Inass pose sa tête sur moi. J’ai dit : “Elle est fatiguée, elle va dormir.” Elle ne bouge pas. On s’est arrêté, mon mari m’a dit : “Elle est morte.” C’était un tremblement de terre. Je ne l’ai pas cru, j’ai pensé qu’elle était évanouie. Il a ouvert le coffre et pris une couverture. Il l’a posée par terre, sur le gazon, là où on s’était arrêtés. J’ai senti un tremblement de terre, j’avais mal partout, j’avais peur. »

La présidente revient sur les circonstances dans lesquelles Inass a été déposée au bord de l’autoroute A10, à Suèvres, en Loir-et-Cher. Elle l’interroge également sur les vêtements de la fillette et sur les traces de sang évoquées par les experts médico-légaux.

À plusieurs reprises, la mère répond : « Je ne m’en rappelle plus. »

Elle affirme n’avoir jamais vu de sang au domicile et conteste les éléments évoqués par la présidente.

« C’est moi et son père les responsables ! »

L’interrogatoire porte également sur les années qui ont suivi la mort d’Inass et sur le silence qui a entouré sa disparition au sein de la famille.

La présidente rappelle que, lors de l’instruction, la mère avait longtemps nié la mort de sa fille.

« Tout le temps, elle était dans ma tête et dans mon cœur. Pour moi, elle était vivante », explique Halima El Bakhti.

À la question de savoir si elle a aujourd’hui compris qu’Inass était morte, elle répond : « Aujourd’hui, ça y est. »

Interrogée sur les relations avec son ex-mari et sur les violences évoquées pendant l’instruction, elle affirme avoir été humiliée et frappée par celui-ci.

Elle conteste toutefois certaines déclarations de son ancien mari  concernant les violences exercées sur Inass.

La présidente revient également sur les violences qui auraient touché les deux filles aînées. La mère affirme avoir aimé tous ses enfants.

« Inass aussi je l’aimais, c’est ma fille. D’accord, on me l’a retiré de mes bras, mais il fallait que ce soit bien entre nous. C’est moi et son père les responsables ! »

Les parties civiles questionnent à leur tour l’accusée

En fin de journée, Me Cyril Braniste, avocat de l’association La Voix de l’enfant, partie civile au procès, interroge à son tour Halima El Bakhti sur les violences qu’elle reconnaît avoir exercées sur sa fille.

« Vous parlez un peu plus. Vous avez reconnu que vous avez mordu Inass ? Ou j’ai mal compris ? »

« Non, la mordre, je ne me rappelle pas. La taper, la gifler, oui », répond-elle.

L’avocat revient également sur le malaise de l’accusée, survenu mercredi lors de la projection des photographies de l’autopsie.

« Je me suis dit : comment ça se fait qu’il y a tout ça sur le corps de ma petite fille ? », explique-t-elle.

Me Braniste lui demande alors pourquoi elle ne va pas jusqu’au bout de ses déclarations pour expliquer précisément ce qui s’est passé.

« Je dis ce dont je me rappelle », répond-elle.

Il l’interroge également sur la vérité qu’elle doit à ses enfants. « J’essaie… », répond l’accusée.

Me Agathe Morel, avocate de l’association Enfance et partage, a interrogé ensuite la mère sur les relations avec Inass et ses sœurs. Halima El Bakhti confirme notamment qu’Inass restait souvent dans son coin.

L’audience a été suspendue peu après 18 heures. Le procès reprendra lundi 9 novembre au matin. Ahmed Touloub, le père d’Inass, qui présente des troubles cognitifs, doit être examiné par un neurologue afin d’évaluer son aptitude à comparaître la semaine prochaine. Ce dernier n’a pas pu reconnaître sa famille sur les photos .